Le boulier chinois
Voyager dans une culture à 8000 km de distance en trouvant un simple objet dans la rue.
Il faut reconnaitre que j’avais les pensées ailleurs, tandis que je faisais un trajet en mode automatique pour rentrer chez moi. Je voyais mais ne regardais pas. Et c’est dans une rue de quartier, que d’un sac posé contre des encombrants, un coin d’un objet en bois me fit un clin d’oeil …
Ce petit triangle aux teintes chaudes me réveilla complètement, comme une alerte, un signe, que j’allais peut-être à nouveau rentrer dans le monde de l’extraordinaire dans le quotidien.
Je m’arrêtai immédiatement et regardai à l’intérieur du sac en plastique. J’y trouvais un boulier en bois. Il avait une plaque sur un des latéraux qui était du chinois pour moi, autant dire que je n’y comprenais rien. Mais les idéogrammes semblaient bien chinois. Je cherchais avec mon téléphone la reconnaissance des caractères, ce qui corrobora mes doutes. Il y était précisé : « Marque du Lion Rouge - Chine Usine d’Abacs de Wuhan Dongfeng ».
Mon coeur ne fit qu’un tour, j’allais le prendre, m’offrir un voyage culturel, et me plonger dans une méthode de calcul totalement différente de celle que l’on m’avait apprise étant enfant.
Arrivée à la maison, je le posai sur le bureau et décidai de cesser toute autre activité prévue, pour faire de la place à cet imprévu qui me ravissait. Le boulier était très poussiéreux, mais en bon état. Avec un chiffon, un peu d’eau et de savon, je commençait à le nettoyer. D’abord le cadre, puis les plaques métalliques, puis je m’attaquais aux boules en bois. Je commençais méthodiquement par la première, puis les égrenait une après l’autre, lentement, comme un chapelet dédié à la science mathématique. Je me perdis dans les sons agréables de cet objet aux éléments mobiles en bois. Les perles percées glissaient dans les bâtonnets en bois et s’entrechoquaient les unes avec les autres, créant des sons qui rappelaient tantôt la pluie violente des orages d’été, tantôt me faisaient régresser dans ces souvenirs d’enfances un peu flous mais emplis de sensations, comme ce jeu de construction composé de cubes. Sous mes doigts, les billes glissaient sur le bois de leur support, avec des sons soyeux et somnolents, qui terminaient la plupart du temps, par le bruit sec du choc contre le cadre. Je me laissais porter par tous ces bruits agréables qui m’avaient déjà emporté loin. J’en oubliais presque ce que je faisais, hypnotisée que j’étais par cette plongée presque onirique à l’intérieur d’un objet inusuel dans ma vie.
Prendre ce temps à le dépoussiérer me fit l’effet d’un massage sonore, et me retrouvai une fois la tâche terminée, dans un état de grande détente. J’en fit la photo que vous voyez au-dessus.
Le boulier chinois ayant repris de sa superbe, je m’attelai à chercher sur internet des vidéos et exercices pour en apprendre le secret d’utilisation. J’en avais vu dans certaines boutiques à Pékin lors d’un voyage, et également à Paris dans une petite épicerie chinoise. Mais n’avait jamais trouvé un moment pour apprendre cette logique de calcul. La providence m’en avait déposé un devant les yeux, et j’allais saisir cette opportunité.
Après avoir regardé quelques vidéos génériques, sur la logique globale de son fonctionnement, je trouvai un site excellent avec des exercices en ligne progressifs et gratuits. J’ai découvert une logique totalement différente et stimulante. Je sais maintenant additionner et soustraire des nombres simples. Et je vais continuer peu à peu les leçons. J’ai compris très vite que ma première photo était totalement erronée, le boulier était positionné à l’envers, et les boules désordonnées totalement chaotiques. J’ai refait une nouvelle photo, qui me permettra de garder une certaine dignité en tant que novice mais non plus totalement néophyte, dans le calcul avec le boulier chinois.
Et vous, avez-vous déjà trouvé un objet avec une utilité spécifique que vous ne connaissiez pas, et qu’avez-vous fait ? Partagez dans les commentaires !
Je vous quitte maintenant, en vous laissant avec un boulier propre et bien ordonné, prêt à démarrer une nouvelle opération, lui qui m’a ouvert sa porte dans l’extraordinaire du quotidien.




Ton boulier chinois me rappelle une chanson de Georges Brassens.
La pauvre Hélène avec son jupon mité et ses sabots crottés, toujours méprisée...
Mais, lui il a prit la peine d'enlever et jupon et sabots, et il a trouvé le coeur d'une vraie reine qu'il a gardé.
Ton boulier chinois était, sans doute, "mité et crotté" mais, tu as réussi à le sauver de parmi les déchets, à le faire briller et toi aussi, tu l'as gardé!