Un sandwich en ville pour décompresser et rencontrer l’extraordinaire dans le quotidien.
C’était une de ces semaines qui vous aspirent un peu d’âme et de cerveau. C’est une de ces semaines où l’on rêve que le destin nous propose quelque chose pour s’émerveiller.
Beaucoup de travail, d’engagements privés, de sollicitations. Et également, ces démarches administratives lunaires, qui m’avaient renvoyé à cet épisode labyrinthique d’Astérix et Obélix, dans les 12 travaux d’Astérix, dans lequel ils traversent une épreuve administrative qui en aurait terminé avec plus d’un d’entre nous. Cela porte à sourire, mais ces semaines-là, on fatigue et l’extraordinaire dans le quotidien semble loin.
Mais … Attendez, je vous raconte …
Un midi de cette semaine, à Montrouge pour des raisons professionnelles, avec trop de bruit dans les neurones, j’arrête tout pour une heure. Un peu trop tard pour déjeuner, mais n’ayant pas encore mangé, je décidai d’acheter un sandwich dans une boulangerie et le manger quelque part, sur un banc, dehors, même dans le froid. Besoin de quelque chose qui dépayse, qui retourne les priorités. Je sortis sous une pluie battante. Je commençais à regretter mes grandes ambitions d’air libre, et rentrai dans la boulangerie.
La boulangerie était pleine, bruyante, et tendue. Les sourires des boulangers étaient présents, mais ressemblaient plus à une ritournelle que l’on chante par réflexe qu’une vraie expression d’amabilité. Tout allait vite, très vite, pour notre part de contrat en tant que client. Le choix du sandwich devait être abouti au moment où l’on nous sollicite, tout était réglé comme une horloge, le personnel avait chacun un rôle spécifique, et les tâches s’exécutaient à la chaine. Henry Ford et Charlot dans «Les temps modernes » me vinrent à l’esprit à ce moment où pourtant toute notre attention était requise pour éviter le faux pas.
En tant que client il fallait être efficace : prompt à la décision; répondre à la bonne personne; s’exprimer avec clarté et bonne élocution pour éviter toute incompréhension qui viendrait rompre le flux cadencé; la voix préparée ni trop forte ni trop faible; sourire sans trop en faire; se déplacer avec agilité et légèreté entre les autres occupants de la queue; être préparé à payer avec efficacité; contrôle de la marchandise avant de sortir tout en prenant garde de ne pas se faire bousculer lors de cette tâche épineuse; me rendre compte que le sandwich qui m’avait plu au départ car il n’avait pas de beurre, contenait une épaisse couche de sauce à la moutarde, trop grasse pour mon goût; sortir par la bonne porte non sans avoir dit assez fort ce « merci au revoir » qui exprimait en 3 simples mots à la cantonade, à la fois ma gratitude et ma politesse. Sésame oral qui me permettrait plus tard si l’occasion se reproduisait, de revenir dans cet endroit, sans que l’on m’ai étiquetée cliente impolie, ou pire, aigrie.
Une fois dehors, une bruine persistait, mais un rayon de soleil perçait sur les voitures qui bouchonnaient sur la place, qui se klaxonnaient avec rage. Une ambulance se fit entendre, et la sirène se rapprocha puis passa avec difficulté à travers la circulation dense. Les mains prises par le sandwich, je ne pus me boucher les oreilles, et les échos de cette sirène ambulatoire stridente, m’accompagna longtemps après, se frayant un chemin à travers tympans, enclumes, marteaux, étriers, canaux et vestibules, limaçons et caisses, jusqu’au fin fond de mon oreille interne se lover dans la trompe d’Eustache…
Ces semaines-là, je sors le masque, l’armure, et fais face aux obstacles, pour les résoudre un par un, étape par étape, avec ce « trop de calme » qui me permet de trouver la clarté, dans les moments de pression. Mais les tâches que je devais accomplir, desquelles je tenais à m’éloigner un moment pour mieux y revenir l’esprit plus clair, s’étaient totalement effacées, face à ce maelström de bruits extérieurs, stimuli et tensions que je venais de traverser …
Pourtant, en prenant le tronçon d’avenue qui me menait au square, la pluie cessa totalement de tomber. Un rayon timide de soleil me piqua directement les yeux, mais je reçus cette lumière comme un signe, que je pourrais en fin de compte manger ce sandwich sur un banc, dehors au sec. Cette perspective d’être au sec me mit d’humeur joyeuse, et je me promit de chercher dans ce rectangle de verdure quelque chose d’extraordinaire dans mon quotidien.
C’est en arrivant dans ce square que je vis les platanes nus d’hiver, le refuge perché d’un oiseau ou deux, des bancs un peu tristes encore humides de pluie. Un kiosque classique des jardins publics français, attendait endormi le printemps et le début de la saison des concerts ensoleillés. Des jeux pour enfants et un rectangle herboré plus loin, j’allais me choisir un banc, aux critères de sélection stricts. Il devait être sec, au calme, sans d’autres personnes assises dessus et sans défections de pigeons.
C’est alors que je vis la cabane.
Elle était implantée là, devant moi, encerclée de bancs vides, une petite construction claire, mais invitant le flâneur à s’arrêter de façon très singulière. Elle attisait la curiosité, par ses atours multicolores, qui se laissaient deviner. J’en oubliai le bruit de la rue, le travail, la boulangerie, les tâches administratives de la semaine, la sauce du sandwich et les acouphènes, réminiscences de la sirène de l’ambulance, s’effacèrent. Je me dirigeai vers elle, le regard obnubilé par cette rosace colorée qui se devinait dans le fond sombre. Quelques ombres étaient discernables à l’intérieur. Je marchais vite, tout en pensant un peu réticente, qu’il y aurait peut-être quelqu’un à l’intérieur. Cela ressemblait à une sorte de chapelle, mais dédiée à quoi …
J’y entrai prudemment. Elle était juste là pour moi. Prête à m’accueillir dans un espace tranquille et un peu magique, pour ralentir un peu de cette journée.
Il y avait ce banc, sec, tranquille à côté de la rosace, ces ouvertures dans les murs latéraux formant des mosaïques de pavés lumineuses.
En son centre un poteau d’un lampadaire typique des jardins publics. En fait, toute la cabane était construite autour du lampadaire. Pas à côté, mais au même endroit. Le lampadaire fixé au sol, traversait la toiture et devait probablement ressortir au-dessus. Je ressortis immédiatement pour observer ce détail, que je n’avais pas perçu de loin, que je n’avais même pas envisagé.
-> Regarde-donc à nouveau la photo précédente de l’extérieur de la cabane, et tu apercevras le lampadaire qui sort de la toiture avec ses ses deux globes blancs ! On n’observe jamais assez lorsqu’on marche. On regarde sans voir vraiment… pourtant tout est là, sous nos yeux.
Je m’assis dans cette ambiance un peu hors du temps. Je mangeais mon sandwich assise sur ce banc, contemplant depuis mon repaire le jardin dehors, entendant à peine les bruits en sourdine de la ville. Je regardais amusée les jeux de lumière, le dialogue entre les pavés du jardin et les ouvertures des murs, la flaque d’eau qui me rappelait la pluie à laquelle j’avais réchappée un peu plus tôt.
Et bien sûr ce lampadaire que je n’aurais pas l’occasion de voir éclairé de sitôt. Il fait nuit trop tard à présent, et je ne vais pas souvent à Montrouge, encore moins tard.
En revanche, si j’en ai l’occasion, j’irais revoir cet endroit singulier un hiver où le soleil se couche tôt, vous partager une photo des globes allumés, pour ceux d’entre vous qui se souviendront encore de cette histoire.
Dans ces rêveries, je terminai le sandwich, l’eau et il se fit l’heure de replonger dans la vie réelle.
Je me retournai une dernière fois vers la rosace magique. Je compris alors que la structure de cette roue lumineuse était une de ces grilles métalliques typiques parisiennes, installées au pied des arbres plantés de l’espace public. Réemploi de l’utilitaire en art, sans autre but qu’offrir un peut de rêve à ceux qui sauront le recevoir.
C’est un lieu hors du temps, si l’on prend le temps de déconnecter. Une caméra qui nous laisse entrer en son sein, et qui nous propose un point de vue différent vers l’extérieur, vers des détails du quotidien que l’on ne prend pas le temps de voir, ni d’apprécier.
Je regardai en son centre. Ce trou transparent qui aspire l’attention. Cette lunette pointée vers une galaxie urbaine. Un lycée en briques à l’angle arrondi, deux colonnes soutenant l’entrée attira mon attention, un autre tronc nu d’hiver, un panneau annonçant une exposition d’art. Une tranche de quartier, de vie, qui n’aurait pas attiré mon attention, si je n’avais pas marché en dehors de mon itinéraire habituel, et accepté de m’ouvrir à l’extraordinaire du quotidien …







